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Le capitalisme zinzin |
Caractéristiques
Quatrième de couverture
Premier chapitre
Table des matières
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Titre : Le capitalisme zinzin
Auteurs : Erik Izraelewicz
Publication : 1999
Editeur : GRASSET
ISBN : 2 246 58391 8
Nombre de pages : 284
Prix : 118,75 francs (ou 18,10 euros)
Erik Izraelewicz est rédacteur en chef au quotidien Le Monde.
Vous pouvez consulter le premier chapitre de ce livre sur le site de grasset à l'adresse : http://www.edition-grasset.fr/chapitres/ch_izraelewicz.htm. Au cas où celle-ci ne serait plus disponible, vous trouverez le texte repris ci-dessous.
Chapitre 1
Capitalisme contre capitalisme : 1-0
Le marché ou les guichets ?
Chauffeur de taxi à New York depuis dix ans,
René est haïtien... et volubile.
L'espace d'une course, le passager sait tout de
lui, ou presque. Emigré de fraîche
date, René raconte volontiers qu'il se sent
néanmoins « totalement américain
». La casquette des Yankees, l'équipe
de baseball de la ville, sur la tête, la
tenue jean intégral et la canette de «
Diet Coke » en main, tout chez lui en porte
témoignage. Dans sa voiture brinquebalante,
il écoute pourtant RFI (Radio-France
International), la radio française mondiale
; il l'abandonne de temps à autre pour une
radio locale qui lui donne les cours de la Bourse.
Wall Street, c'est sa passion. A sa droite, sur le
siège du passager, le Wall Street
Journal, l'austère quotidien,
Baron's, le tout aussi grisâtre
magazine des financiers locaux, d'autres titres
encore. Il connaît la géographie du
capitalisme américain aussi bien que celle
de sa ville. Son intérêt pour la
Bourse ? « Je suis salarié, OK, mais
mon indépendance, je l'ai grâce
à mes actions », explique-t-il.
Américain à 100 % effectivement.
Après avoir travaillé pendant de
longues années dans l'administration de
l'Etat de Californie, dans « un job de
bureaucrate », explique Joan - elle
était fonctionnaire, il y en a aussi aux
Etats-Unis -, elle vient de prendre sa retraite.
Elle s'est rendue, en mai, avec son mari, à
Omaha, une ville de l'Etat du Nebraska, dans le
Middle West, pour assister, avec 15 000 autres
fans, à la grand-messe de Warren Buffett,
l'un des gourous de Wall Street. Ce «
maître investisseur » gère un
fonds célèbre, Berkshire Hathaway,
ouvert à tous et investi en Bourse, dont la
valeur a progressé depuis plus de trente
ans... de 25 % chaque année ! Joan va vivre
désormais avec la retraite que lui accorde
l'Etat fédéral au titre de la
Sécurité sociale, mais aussi avec la
rente de Calpers, le fonds de pension qui
gère la retraite d'un million de
fonctionnaires de son Etat. Ce fonds a investi une
grande partie de l'argent de ses agents sur le
marché boursier. Joan suit attentivement
Wall Street, « au moins une fois par jour
», explique-t-elle. L'essentiel de ses moyens
en dépend maintenant.
L'intérêt des Américains pour
la Bourse n'est pas nouveau. Il y a un
siècle déjà, les petits
boursicoteurs avaient participé activement
au financement des réseaux de chemins de fer
du pays. Bien des firmes aujourd'hui
célèbres sur l'ensemble de la
planète sont nées à la Bourse
de New York. Wall Street a toujours
été le lieu de rencontre
privilégié, aux Etats-Unis, entre
entrepreneurs et épargnants, entre ceux qui
ont besoin d'argent pour produire et ceux qui ont
quelques économies à faire
fructifier. L'actionnariat est pourtant
resté pendant longtemps le privilège
de quelques-uns, les plus aisés, les plus
malins ou les plus joueurs. Aujourd'hui, ce n'est
plus le cas. René, modeste chauffeur de taxi
new-yorkais, et Joan, fonctionnaire californienne
à la retraite, en sont l'illustration. A la
fin des années 90, près de 70
millions d'Américains détiennent,
directement ou indirectement, des titres en Bourse
- soit 45 % des ménages. Un ménage
sur deux ou presque ! Il n'y en avait que 14 % en
1980 et 31 % en 1989.
La Bourse, et plus généralement les
marchés financiers, ont toujours joué
un très grand rôle dans le
développement des Etats-Unis. Ils sont au
cur de la puissance américaine. C'est
d'ailleurs cette caractéristique qui
définit le mieux le capitalisme anglo-saxon.
Celui-ci est « un système de pleine
concurrence régi par le marché »
selon le « think tank » des pays riches
qu'est l'OCDE (Organisation de coopération
et de développement économiques).
Pour l'économiste François Morin, de
l'Université de Toulouse, les pays relevant
du capitalisme dit anglo-saxon - les Etats-Unis
naturellement, mais aussi la Grande-Bretagne -
fonctionnent avec « des économies de
marchés financiers », par opposition
aux pays de l'autre « modèle », le
capitalisme rhénan, qui, eux, sont «
des économies à cur financier
».
Dans le capitalisme anglo-saxon donc, la production
passe par les marchés financiers. Il y faut
des moyens et ceux-ci se trouvent à la
Bourse. La confrontation de l'offre et de la
demande de capital s'y fait directement entre
entrepreneur et épargnant - on parle
à ce sujet de « finance directe »,
d'une finance sans intermédiaire. Pour
construire une usine, lancer un nouveau produit ou
acquérir un concurrent, une entreprise
utilisera d'abord et naturellement les ressources
qu'elle aura dégagées de son
activité - ses profits. Mais ceux-ci peuvent
ne pas suffire. Si elle a besoin de moyens
supplémentaires, elle s'adressera
directement aux épargnants plutôt
qu'aux banquiers, aux marchés plutôt
qu'aux guichets. Ces épargnants, ce seront
d'autres entreprises qui ont une trésorerie
inutilisée ; ce seront plus souvent,
directement ou indirectement, des particuliers qui
veulent faire fructifier leurs économies,
celles qu'ils se sont constituées pour leurs
projets personnels - leur logement, leurs enfants,
leurs loisirs ou leur retraite. L'entreprise
trouvera ces épargnants tous réunis
à la Bourse.
Dans le capitalisme rhénan, cette rencontre
entre entrepreneurs et épargnants ne se fait
pas comme cela, « sur le marché »,
en plein air et en public : elle passe par des
guichets, des intermédiaires, qui peuvent
être l'Etat central, des grandes banques
commerciales ou d'autres acteurs encore, des
groupes familiaux par exemple. D'autres
éléments contribuent naturellement
à opposer les capitalismes anglo-saxon et
rhénan : le rôle des syndicats
ouvriers et des organisations patronales, le poids
de l'Etat dans la protection sociale, le
degré de centralisation de la
société, etc. Cette différence
dans le mode d'organisation du financement de la
production est pourtant décisive. Dans le
capitalisme, le propriétaire est le
véritable patron. C'est lui qui
possède, c'est lui qui décide en
dernière instance. Il ne décide pas
seulement de la production (son orientation, sa
qualité, sa quantité, etc.), il a
aussi son mot à dire sur sa
répartition - sur la redistribution des
richesses donc.
Le marché ou les guichets ? Cette opposition
est finalement au centre de la confrontation entre
les deux grands capitalismes dominants de cette
seconde moitié du xx e
siècle. Dans le système anglo-saxon,
aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne, la
mobilisation du capital passe, pour l'essentiel,
par le marché ; dans le « modèle
» rhénan, en Allemagne comme au Japon,
elle s'organise autour des guichets - les guichets
de l'Etat, les guichets bancaires ou les guichets
gérés au sein de gigantesques
constellations industrialo-financières.
Entre des actions ou des obligations, et du
crédit bancaire, la différence n'est
pas que de nature technique. Marché ou
guichet, l'opposition affecte directement les
rapports de propriété (qui
possède quoi ?) et d'autorité (qui
dirige et sur quels critères ?), elle
imprime aussi sa marque sur la totalité de
l'organisation de l'économie, sur son
dynamisme tout autant que sur l'ensemble des
rapports sociaux.
La mutation américaine
Dix ans après celui de Berlin, un autre Mur
s'effondre, à l'Est toujours, mais à
l'Est des Etats-Unis cette fois-ci, à New
York plus précisément, celui de Wall
Street - le Mur de la « rue du Mur ». En
annonçant, au cours de l'été
1999, son intention d'introduire la
société qui gère la Bourse de
New York, le NYSE (New York Stock Exchange), sur le
marché new-yorkais, Richard Grasso, son
président, a pris son monde par surprise. La
Bourse à la Bourse ! C'est pour
l'Amérique une petite révolution.
Avec chaque matin sa cloche à l'ouverture,
ses horaires restreints et ses cotations en
fractions (les 1/4, 1/8 et autres 1/10)
plutôt qu'en décimales, la Bourse
new-yorkaise était restée pour le
moins ringarde à l'heure du « Net
». Les cordonniers les plus mal
chaussés !
Créé en 1792, le NYSE, le premier
marché financier mondial, avait
conservé, à l'aube du xxi
e siècle, sa structure d'antan,
celle d'un petit club fermé, d'une modeste
coopérative à but non lucratif,
contrôlé par ses adhérents
(près de 1 400). Richard Grasso, le «
président du capitalisme », comme
devait l'appeler le chef de la guérilla
colombienne Raul Reyes lorsqu'il le reçut, a
dû se résigner. Des Bourses rivales
menacent de plus en plus la suprématie du
Stock Exchange de New York, la première
Bourse du monde. Le Nasdaq, par exemple, ce
marché électronique
réservé à l'origine aux
petites sociétés high-tech, et
d'autres, sur le Web notamment, comme Instinet. En
devenant une société cotée
soucieuse de rentabilité, le « NYSE
» devrait pouvoir trouver en Bourse les moyens
de son expansion - pour s'équiper en
ordinateurs, pour nouer des alliances ou pour
acheter, avec ses propres actions, quelques
concurrents.
Capitalisme de marchés, le capitalisme
américain a vécu depuis le milieu des
années 70 une double mutation dont
l'introduction en Bourse de la Bourse new-yorkaise
est sans doute l'une des illustrations les plus
emblématiques. Avec l'explosion des
marchés, la finance directe a vu son
rôle croître encore. Sur ces
marchés en pleine expansion ensuite, un
acteur nouveau a pris un poids croissant et
considérable, déterminant même
: ce sont les « zinzins », les
investisseurs institutionnels, ces grands fonds qui
centralisent des sommes d'argent gigantesques - les
fonds de pension et les fonds communs de placement.
Ces fonds assurent la gestion collective de
l'épargne des Américains. Ils sont
eux-mêmes soumis aux lois du marché -
et, à ce titre, vivent dans un climat
d'extrême concurrence. Ils ont radicalement
révolutionné le fonctionnement du
capitalisme américain. Tout en affaiblissant
la banque traditionnelle, ils favorisent surtout un
véritable retour de l'actionnaire, collectif
d'abord, individuel ensuite. Le capitalisme
américain est devenu un « capitalisme
zinzin ».
Ce nouveau capitalisme est l'enfant d'une triple
crise, celle des banques, des prix et de l'Etat -
celle, en fait, d'un certain capitalisme, à
bout de souffle. Il y a eu, à partir du
milieu des années 70, le krach bancaire. Il
y a eu, ensuite, et avec l'arrivée de Paul
Volcker à la tête de la banque des
banques américaines, la Réserve
fédérale (Fed), le combat
engagé, victorieusement, contre l'inflation.
Il y a eu enfin la politique de
dérégulation financière
menée par Ronald Reagan pour régler
d'abord et avant tout les problèmes
financiers de l'Etat fédéral, ceux
liés à son hyperendettement.
Jusque dans les années 60, aux Etats-Unis
comme dans la plupart des autres pays capitalistes,
quelques grandes banques et sociétés
d'assurances déterminent l'accès aux
capitaux. Elles réservent leurs services
à un nombre limité de grands clients
plutôt bien installés, un petit
millier d'entreprises environ. Les banques
américaines connaissent cependant, à
partir du milieu des années 70, de grandes
difficultés - liées à l'envol,
en 1974, du prix de l'argent tout d'abord, aux
crises financières latino-américaines
qui s'enchaînent à partir de 1982
ensuite. Pour les sociétés
américaines, l'accès aux guichets des
banques devient alors de plus en plus difficile, le
crédit bancaire de plus en plus
coûteux. Elles sont incitées à
chercher ailleurs les moyens de leur financement.
Le « grand monsieur au petit cigare »,
Paul Volcker, et le « grand acteur aux
idées simples », Ronald Reagan, vont
accroître cette incitation.
Nommé en 1979 à la tête de la
Réserve fédérale (Fed), le
banquier Paul Volcker est déterminé
à terrasser l'inflation, le mal du moment.
Le patron de la Fed met en uvre, dès
son arrivée, une politique monétaire
très restrictive. Il augmente ainsi
fortement le coût de l'argent, la
matière première des banques.
Celles-ci ne manquent pas de répercuter
cette hausse dans leurs tarifs. Faute de pouvoir
trouver des fonds pas trop chers aux guichets des
banques, les entreprises sont poussées
à aller en chercher sur les
marchés.
Dans le même temps et c'est le
troisième choc, Ronald Reagan,
installé à la Maison-Blanche en 1980,
travaille avec acharnement à la
modernisation de l'ensemble des marchés
américains de capitaux. Le « grand
acteur » a besoin d'argent pour financer
l'Etat. Ne pouvant pas plus que les autres en
trouver auprès de la banque centrale, il
engage un vaste programme de revitalisation des
marchés... pour que l'Etat puisse s'y
approvisionner au meilleur compte possible.
Conformément à l'idéologie
dont on le créditait alors - l' «
ultralibéralisme » - il lance un
mouvement de déréglementation tous
azimuts. Il y avait du travail : au lendemain du
krach de 1929, les législateurs
américains avaient imposé une
réglementation extrêmement
pointilleuse et précise aux milieux
financiers, jugés responsables de la crise.
Aux Etats-Unis, comme en France plus tard, la
libéralisation des marchés de
capitaux a été menée d'abord
parce qu'elle répondait à
l'intérêt de l'Etat, bien plus que
pour satisfaire les intentions idéologiques
d'un homme ou d'un parti. C'est pour pouvoir
financer leurs énormes déficits
publics que Reagan d'abord, Mitterrand plus
récemment, ont dérégulé
à tout va.
Dotés de nouvelles armes - l'ordinateur, les
réseaux d'informations, etc. - les «
golden boys » de Wall Street font preuve
ensuite d'une extraordinaire capacité
d'innovation et proposent, chaque jour, aux
entreprises, de nouveaux produits... et de
nouvelles acrobaties. Ils profitent pour cela de
l'épargne massive qui, elle aussi, commence
à snober les guichets bancaires pour aller
se placer sur les marchés boursiers. C'est
le début de la montée en puissance
des fonds d'épargne, ceux réunis par
les grands fonds de pension et ceux des «
mutual funds », l'équivalent des FCP
(fonds communs de placement) et Sicav
(sociétés d'investissement à
capital variable) français. C'est de cette
même époque que datent,
outre-Atlantique, les premières incitations
fiscales massives visant à favoriser la
constitution, par les Américains, d'une
épargne destinée à leur
retraite.
Côté entreprises, l'engouement pour
les marchés est, à partir de
là, spectaculaire. A l'instar de la Bourse
de New York (NYSE), un nombre croissant de
sociétés américaines
abandonnent leur statut de sociétés
« privées » pour devenir des
sociétés « publiques », des
sociétés détenues par le
public donc, et non par un petit groupe
privé de quelques individus. L'inversion
sémantique entre les deux côtés
de l'Atlantique est symptomatique. « Go public
» : alors qu'il semble, pour les
Français, renvoyer à la
nationalisation (« devenez public »), le
message adressé par les marchés aux
entreprises américaines les incite au
contraire à s'introduire en Bourse -
à se privatiser en se vendant au grand
public !
La frénésie est totale. Elle saisit
des « institutions » aussi prestigieuses
que la banque d'affaires new-yorkaise Goldman Sachs
ou aussi puissantes qu'United Parcel Service (UPS),
le numéro un mondial du courrier express.
Elle affecte aussi les entreprises encore
virtuelles du « Net », ces
sociétés à peine nées
qui surfent sur la vague du réseau des
réseaux, les « Stamps.com »,
« Quepasa.com » et autres, ces petites
surs d'Apple, Microsoft et Intel encore
inconnues mais qui ne veulent pas le rester
éternellement.
Depuis plus de 130 ans, Goldman Sachs était
restée une coopérative. Ses
associés-gérants recommandaient
à leurs clients, les entreprises
américaines, d'aller à la Bourse mais
ils s'en méfiaient pour eux-mêmes.
Comme d'autres établissements du même
type, la prestigieuse banque d'investissements
n'était pas cotée. Elle était
détenue, dans le cadre d'un partenariat
fermé, par ses dirigeants, les
associés-gérants. En 1999,
après quelques hésitations, Goldman
Sachs a fait le saut : elle est devenue une
société cotée à Wall
Street.
Avec ses camions bruns et ses uniformes bleus,
United Parcel Service fait partie du paysage
américain. L'entreprise y est mieux connue
par ses initiales, UPS. Créée en 1907
par l'un de ces nombreux entrepreneurs qui ont fait
décoller l'Amérique, un certain James
Casey, la société est demeurée
pendant longtemps une affaire familiale. Dès
1927, avant même la grande crise des
années 30, les fondateurs ont
commencé à distribuer des actions
à leur personnel - se faisant ainsi les
précurseurs de l'actionnariat
salarié. Possédée, à la
fin des années 90, aux deux tiers par ses
330 000 salariés, le reste par la famille du
fondateur, UPS était finalement
restée, avec ses 12 millions de colis
distribués chaque jour, l'une des plus
grandes sociétés «
privées » du monde. Afin de pouvoir
financer son développement, et l'achat de
concurrents, les dirigeants d'UPS ont finalement
annoncé, en 1999 encore, l'ouverture
prochaine du capital de l'entreprise et la mise en
vente, à Wall Street, de 10 % de ses
actions.
Si UPS, le courrier express, pouvait, lors de son
introduction en Bourse, se prévaloir d'un
chiffre d'affaires de 25 milliards de dollars, la
situation de « Stamps.com », une petite
société californienne apparue au
même moment sur les écrans des
négociants en titres, était alors
bien différente. Chiffre d'affaires : nul.
Effectif : trois personnes. Perte du dernier
exercice : 4 millions de dollars. « Stamps.com
» n'était alors encore qu'une
idée, un concept : les promoteurs de cette
entreprise virtuelle se proposaient d'assurer le
lien entre le consommateur et la poste
américaine (US Postal Service). Comme
Goldman Sachs, comme UPS, comme des centaines de
petites entreprises nouvelles, Stamps.com est venue
en Bourse. Et ça a marché. Au total,
ce sont, sur les différents marchés
américains (le NYSE et le Nasdaq, le
marché électronique
réservé aux sociétés en
forte croissance, etc.), plus de 27 000 entreprises
qui sont cotées.
Une fois introduites, les entreprises
américaines n'y restent pas inactives. Sur
ces marchés de plus en plus volumineux, de
plus en plus liquides et de plus en plus
sophistiqués, elles font leur course aux
financements. Délaissant les guichets
bancaires et leurs prêts coûteux et peu
pratiques, elles y trouvent tout ce dont elles ont
besoin - de la trésorerie, des fonds propres
et des garanties. Rendu possible par
l'amélioration des comptes publics, le
retrait amorcé de l'Etat de certains
marchés leur ouvre de nouvelles
perspectives. Les entreprises cotées
levaient, à la fin des années 90, des
fonds considérables en émettant,
à leur tour, des obligations très
importantes.
Le dynamisme économique américain des
dix dernières années trouve dans ces
marchés financiers l'une de ses principales
explications. Se souvenant du début des
années 80, Bill McGowan, le patron de
l'opérateur téléphonique MCI,
raconte volontiers que son « principal
obstacle n'était pas, à
l'époque, l'opposition de l'Etat, ni le
monopole d'ATT. C'était l'accès au
capital ». « Ces temps sont
révolus », ajoute-t-il. MCI a
créé en dix ans 50 000 emplois.
Engagée dans les années 80, la
transformation des circuits de financement de
l'économie américaine connaît
des débuts euphoriques et... chaotiques. Le
gonflement des marchés financiers est
impressionnant. En quinze ans, le montant des
transactions a été multiplié
par dix, la capitalisation boursière par
plus de quatre. Les entreprises, qui en ont
profité, ne savent d'ailleurs plus
très bien la confiance qu'elles doivent leur
accorder. C'est l'époque des raids purement
financiers, des opérations
spéculatives qui s'achèvent parfois
sur la mort de sociétés pourtant bien
portantes et... des krachs boursiers. Celui
d'octobre 1987 - l'indice Dow Jones, le
thermomètre de la Bourse new-yorkaise,
perdait en un jour, le 19 octobre, 508 points, un
record historique - sonne la fin de la
récréation.
Place des « instividuels
»
Outre l'explosion des marchés aux
dépens des guichets, un autre
phénomène majeur marque les
années 90 et complète la
révolution de la finance américaine :
la montée en puissance des nouveaux
apporteurs de capitaux, les « investisseurs
institutionnels » ou « zinzins »
comme on dit alors en France - les fonds de pension
et les différents fonds communs de placement
made in USA (les « mutual funds »). C'est
en effet dans les années 90 que, pour la
première fois dans l'histoire du capitalisme
américain, la part des actionnaires
individuels dans le capital des entreprises
cotées tombe sous le seuil des 50 % tandis
que celle des « zinzins » devient
majoritaire.
A la fin des années 90, la
propriété des entreprises
américaines présente une figure
radicalement différente de celle du milieu
des années 80. D'abord, elle s'est
massivement diffusée au sein de la
population : les Etats-Unis sont devenus une nation
d'actionnaires ; ensuite elle est assurée
par des gestionnaires de fonds puissants, qui, tout
entiers mobilisés au service de leurs
mandants (les salariés, épargnants et
retraités américains), ont
profondément modifié le rapport des
forces à l'intérieur des entreprises.
Investisseurs individuels et « zinzins »
se partagent à égalité plus de
80 % de l'ensemble des actions de la Bourse de New
York. Certains parlent d'un marché
dominé par les investisseurs «
instividuels » - le mot fait l'amalgame des
institutionnels et des individuels. Si 40 % des
ménages gèrent leurs actions en
direct, 60 % préfèrent en confier la
mission à des intermédiaires, des
fonds de pension (25 millions de comptes en 1998)
et surtout des « mutual funds », les FCP
et Sicav américains (104 millions de
comptes).
Ces gros investisseurs contrôlaient, en 1960,
10 % de Wall Street, ils en possèdent plus
de 50 % à la fin des années 90. Cette
« institutionnalisation » a
été le changement dominant des
rapports de propriété aux Etats-Unis
en cette fin de siècle. En jouant pleinement
leur rôle d'actionnaire et d'un actionnaire
actif, ces « zinzins », puissants et
organisés, ont modifié totalement la
vie des marchés et des entreprises. Ils ont
contribué à l'émergence d'un
nouveau capitalisme qui a peu à voir avec
celui auquel on se réfère encore
souvent en évoquant, trop simplement, le
capitalisme anglo-saxon.
Les Français qui voyagent aux Etats-Unis
n'ont aucune difficulté pour identifier les
enseignes de McDonald's ou de Gap. Ils savent que
s'ils entrent dans un espace organisé par
« McDo », ils pourront y dévorer
un hamburger ; chez Gap, ils pourront essayer un
T-shirt bon marché. Mais ils n'ont
généralement aucune idée de ce
qui peut s'acheter chez Merrill Lynch ou Charles
Schwab. Il y a pourtant dans tout le pays, autant
sinon plus de commerces marqués de ces noms
prestigieux. Qu'y vend-on ? Des actions de
sociétés cotées à la
Bourse. Les « vendeurs d'actions » de
Merrill Lynch (près de 15 000 au total) sont
ainsi toujours un peu surpris par la
naïveté des Français lorsque
l'un d'entre eux, parfois, les interroge sur leur
métier... et sur les 5 millions de clients
de la maison.
Si la vente au détail de parts de
sociétés est une forme de commerce
pratiquement inconnue en Europe, elle s'est
considérablement développée
aux Etats-Unis. Elle s'y est accompagnée
d'une expansion très rapide de la presse
financière patrimoniale - les Money
Inc. et autres - et du succès, qui n'est
pas que d'estime, des deux réseaux de
télévision câblée qui
diffusent en continu de l'information
financière. Déjà très
ancrée, la culture boursière des
Américains s'est encore renforcée.
Près d'un ménage sur deux
possède des actions en direct.
Trois facteurs ont accru, tout récemment,
l'intérêt des ménages
américains pour Wall Street : l'envol
inouï des cours, le développement de
l'actionnariat salarié et l'explosion des
nouvelles technologies. Si le premier
élément peut être
considéré comme fragile - une chute
des marchés pourrait provoquer une panique
parmi les nouveaux actionnaires -, les deux autres
sont plus fondamentaux. « Les arbres ne
montent jamais jusqu'au ciel » : le dicton
boursier parisien a son équivalent à
New York. Les petits investisseurs
américains sont tout aussi convaincus que
leurs homologues français que même les
séquoias de Californie ne peuvent pas monter
éternellement. L'« exubérance
irrationnelle » - c'était l'expression
utilisée en décembre 1996 par Alan
Greenspan, le président de la Réserve
fédérale, alors que le Dow Jones
n'était qu'autour de 6 000 points - a
pourtant provoqué un afflux
considérable de nouveaux petits actionnaires
à Wall Street. On y parle d'une «
stockmania ». Les Américains placent en
Bourse une part croissante de leurs
économies personnelles. Le poids des titres
financiers dans leur patrimoine a plus que
doublé pendant la décennie : il est
passé de 21 % en 1990 à 42 % en 1997.
Les actions y représentent désormais
une part plus importante que leur maison.
Même si elle se diffuse rapidement, la
détention d'actions reste pour l'instant
plus concentrée que celle des autres actifs,
de l'immobilier notamment. Un ménage sur
deux a des actions alors que plus de deux
ménages sur trois possèdent leur
résidence principale. Ce sont naturellement
les ménages les plus riches qui consacrent
la part la plus importante de leur patrimoine
à des placements en Bourse. Ce sont eux qui
ont été les principaux
bénéficiaires de la folie
boursière des dernières
années. Cette inégale distribution
contribue à accentuer encore les
inégalités : selon les calculs d'un
économiste new-yorkais, le professeur Wolfe,
entre 1983 et 1997, 1 % des ménages ont
récupéré 87 % des gains de
Wall Street. La Bourse n'est plus pourtant un
domaine réservé. Un actionnariat plus
modeste tend à se développer. Selon
ce même expert, 80 % des « petits
porteurs » ont un revenu annuel
inférieur à 75 000 dollars. Ils sont
issus, pour leur grande masse, de la « middle
class », des classes moyennes
américaines.
« Devenez les pilotes de votre propre
entreprise ! » Le succès du slogan et,
dans la foulée, de l'opération de
reprise par ses salariés d'United Airlines -
ils ont acquis, au début des années
90, 55 % du capital de la première compagnie
aérienne des Etats-Unis contre l'abandon de
certains avantages acquis - a aidé à
l'extension d'un autre phénomène dans
le pays, l'actionnariat salarié.
Malgré la multiplication des ESOP
(Employee's Stock Ownership Plan), des plans
d'actionnariat salarié made in USA, celui-ci
reste encore d'une ampleur modeste. Favorisé
par l'utilisation de plus en plus fréquente
de programmes de participation aux
bénéfices, de plans de «
stock-options » et autres incitations, il est
en plein développement. Felix Rohatyn, le
banquier d'affaires qui a sauvé, dans les
années 70, New York de la banqueroute
financière, aujourd'hui reconverti dans la
diplomatie - il est l'ambassadeur des Etats-Unis en
France -, estime que 8 % du capital des entreprises
américaines est aujourd'hui
contrôlé par leurs
salariés.
Le Web enfin, le réseau des réseaux,
a aussi sa part. Il rend le marché plus
transparent et les échanges plus faciles. Il
permet de réaliser des transactions à
un moindre coût. De plus en plus
utilisé pour le « commerce en ligne
» de titres, Internet a favorisé
l'apparition et le développement d'une
nouvelle race de petits investisseurs. Plus de 80
sites y gèrent, à la mi-99, 5
millions de clients. Malgré le faible
montant des capitaux dont ils disposent, ces
nouveaux venus sont à l'origine d'une part
croissante des transactions quotidiennes sur les
marchés. Au total, le tiers des ordres
d'achat passés par des particuliers transite
désormais par le réseau.
De plus en plus nombreux, ces petits porteurs
conduisent certains à prédire
l'émergence, aux Etats-Unis d'un
véritable « capitalisme populaire
», le rêve des pères fondateurs
de la fédération des Etats-Unis
d'Amérique. Ces petits actionnaires
individuels ne sont pourtant pas le
phénomène majeur, ni même le
plus déterminant dans la mutation du
capitalisme américain. Le vrai changement
n'est pas là : il est dans l'apparition,
puis dans la montée en puissance, des
gestionnaires d'une épargne collective de
plus en plus imposante - les fonds de pension,
caisses d'assurance et autres fonds communs de
placement. En favorisant la constitution d'un
puissant actionnariat collectif représentant
simultanément les intérêts des
salariés, des épargnants et des
retraités américains, ces fonds
conduisent plutôt à l'instauration
d'une forme inédite de capitalisme, un
« capitalisme de propriété
sociale », selon l'expression de
l'économiste français Michel
Aglietta.
Un capitalisme « zinzin »
10 000 milliards de dollars ! Le chiffre
n'évoque pas grand-chose a priori ;
il ne semble qu'une abstraction aux multiples
zéros. C'est, pour tenter d'en avoir une
perception un peu plus concrète,
l'équivalent de 7 années de
production d'un pays comme la France. Ce montant,
colossal, est la fortune que gèrent à
l'aube de l'an 2000 les grands « zinzins
» américains, ces « investisseurs
institutionnels » chargés de la gestion
des petites économies des Américains.
Ces gestionnaires placent une part essentielle de
cette épargne à la Bourse et
contribuent ainsi à faire, indirectement
cette fois-ci, des Américains les
propriétaires de leurs entreprises. Ces
« zinzins » sont les véritables
agents du bouleversement qui a affecté,
depuis quinze ans, les rapports de
propriété et, au-delà, le
capitalisme aux Etats-Unis.
Composés de trois grandes familles - les
fonds de pension, les fonds communs de placement et
les compagnies d'assurances -, ils se sont
renforcés à un rythme
effréné, au point de
représenter à la fin des
années 90 des acteurs bien plus importants
sur les marchés américains de
capitaux que les petits actionnaires individuels
d'abord, que les grandes banques traditionnelles
ensuite. Entre le milieu des années 80 et la
fin des années 90, les sommes
gérées par l'ensemble des fonds de
pension américains sont ainsi passées
de 2 000 à près de 6 000 milliards de
dollars, ceux mobilisés par les fonds
communs de placement dépassant en fin de
période les 5 000 milliards. Par
comparaison, on se rappelle que l'argent
déposé dans les guichets bancaires
par les épargnants ne s'élevait plus
qu'à quelque 3 700 milliards de dollars.
Ces « zinzins » manipulent donc d'ores et
déjà des sommes d'argent
supérieures à celles
déposées dans l'ensemble des banques
traditionnelles américaines. Dans le
système de financement américain,
Calpers (le fonds de pension des fonctionnaires
californiens), Fidelity (le numéro un
mondial de la gestion de fonds communs) et autres
Vanguard ont pris le dessus sur les Citicorp, Bank
One et autres banques de détail. Ce
basculement, historique, a eu lieu très
précisément en 1998.
A l'origine de l'explosion de ces différents
fonds, on retrouve les mêmes causes que
celles qui ont conduit au gonflement de la cohorte
des petits porteurs. L' « exubérance
irrationnelle » du Dow Jones, le
développement de l'actionnariat
salarié et les technologies de l'information
poussent les Américains à placer une
partie croissante de leurs économies en
Bourse, mais en ayant aussi recours à des
intermédiaires. Ils les confient à
des professionnels qui en assurent la gestion, dans
un cadre collectif, de manière à en
partager le risque avec d'autres. Deux
éléments supplémentaires ont
favorisé le développement de cette
épargne collective placée en Bourse
dans des titres de sociétés
cotées : l'enrichissement
général de la population et son
vieillissement.
L'Amérique s'est enrichie. Si de très
fortes inégalités sociales subsistent
- elles se sont accrues au cours des années
80 -, les Américains disposent
néanmoins, en moyenne, de revenus qui ont
fortement progressé. Le produit
intérieur brut par habitant,
évalué à 28 000 dollars par an
en 1999, y a cru de près d'un tiers en vingt
ans. Plus riches, les Américains utilisent
naturellement d'une manière
différente leur revenu : la part qu'ils
destinent à l'alimentation, à
l'équipement ménager ou au transport
diminue, celle consacrée aux investissements
augmente.
Désormais propriétaires, dans leur
très grande majorité, de leur
logement, ils se préoccupent aussi davantage
de se prémunir au mieux face aux risques de
la vie (le chômage, la maladie, les
accidents, etc.). Certains avaient annoncé
que le progrès technique et scientifique, et
l'enrichissement qu'il autoriserait, conduirait
à un recul de ces risques. C'est, avec
l'instabilité croissante de l'emploi et
l'apparition de nouvelles maladies, le contraire
qui s'est produit jusqu'à présent.
Dans ces conditions, les Américains sont
fortement incités à se constituer une
épargne de précaution pour pouvoir,
en cas de malheur, subvenir par eux-mêmes
à une partie de leurs besoins.
Plus riches, ils sont plus nombreux à
pouvoir disposer des moyens pour se constituer un
patrimoine financier. Convaincus que, sur longue
période, les actions de leurs entreprises
sont l'investissement le plus intéressant,
ils n'en sont pas moins prudents : ils recherchent
une certaine mutualisation de leurs placements.
C'est ce double souci, de précaution et de
prudence, qui est à l'origine de
l'incroyable boom des « mutual funds »
observé au cours des dernières
années aux Etats-Unis. Cette épargne,
massive, n'y a pas été
centralisée par les grandes banques -
limitées dans leurs marges de manuvre
par la réglementation alors en vigueur -
mais par une nouvelle famille, les gestionnaires
d'actifs, des sociétés
engagées dans la gestion de l'épargne
financière des Américains.
Encore marginale au début des années
80, une véritable industrie du capital s'est
ainsi imposée, avec ses règles, ses
lois, ses organisations professionnelles et ses
flibustiers. Fidelity ? Ce petit gestionnaire de
fortunes était à peine connu de
l'opinion américaine il y a quinze ans.
Aujourd'hui, Fidelity a une notoriété
comparable à celle de Coca-Cola ou de Walt
Disney. Il a aussi un pouvoir bien plus important
que le fabricant de la boisson symbole des
Etats-Unis ou que le producteur de dessins
animés. Il gère les économies
de 15 millions d'Américains - celles de
nombreux particuliers et de quelques grosses
institutions. Numéro un mondial dans le
métier, Fidelity a ainsi la
responsabilité d'un patrimoine de plus de
860 milliards de dollars - la moitié d'une
année de production française.
Fidelity n'est pas seul. Les Vanguard, Janus et
autre Barclays Global Investors assurent
désormais la collecte et la gestion de plus
de 5 000 milliards de dollars - cinq fois plus
qu'il y a dix ans. Ces sommes considérables
sont placées pour l'essentiel sur les
marchés financiers. Ces gestionnaires
proposent à leurs clients des milliers
d'instruments différents. La famille des
mutual funds s'est ainsi considérablement
diversifiée : en dix ans, leur nombre a
été multiplié par cinq ! Il
est d'ailleurs supérieur, désormais,
à celui des sociétés
cotées à la Bourse de New York.
Un autre « risque » de la vie a
alimenté ces « zinzins », c'est la
vieillesse. Si l'Amérique s'est enrichie,
elle vieillit aussi. Et elle se préoccupe de
l'avenir du financement de sa retraite. Grâce
à l'arrivée, toujours massive,
d'immigrants, jeunes pour la plupart, elle vieillit
peut-être moins vite que le Japon ou
l'Europe. Les échéances y sont
différentes ; elles y sont plus lointaines.
Il n'en reste pas moins que la manière dont
les plus âgés seront
rémunérés lorsqu'ils
quitteront la vie active commence à
inquiéter - là-bas comme ici. La
Sécurité sociale américaine
accorde une retraite de base, très faible,
à tout le monde : financée par les
actifs, elle fonctionne grosso modo selon le
principe de la répartition - les actifs
payant pour financer la retraite des inactifs - en
vigueur dans la plupart des autres pays
capitalistes, en Europe notamment. C'est ce que
l'on appelle là-bas le système du
« pay-as-you-go ».
Comme ailleurs, la réduction attendue du
nombre d'actifs par retraité fait peser une
réelle menace sur l'équilibre
financier de ce système. Elle est source
régulière de projections
apocalyptiques alimentant elles-mêmes
l'inquiétude de l'opinion et des
débats animés parmi les
économistes et au sein de la classe
politique, à Washington. Des projets de
réforme sont en discussion - le
président Bill Clinton a proposé, au
début de 1999, de consacrer une partie du
surplus dégagé par le budget
fédéral à la consolidation de
ce système par répartition. Quel que
soit l'avenir de ce projet
précisément, le système fera,
à l'évidence, l'objet
d'aménagements dans les années
à venir.
La faiblesse des retraites versées dans ce
cadre a d'ores et déjà
favorisé la construction, bien
avancée, d'un autre étage dans le
système des retraites, celui des fonds de
pension. Les chambres qui composent cet
étage sont d'une grande diversité. Il
y a des fonds publics (réservés aux
fonctionnaires des administrations
fédérales ou d'Etat) et des fonds
privés (destinés aux salariés
des sociétés privées). Il y a
des fonds obligatoires et d'autres qui ne le sont
pas. Il y a des fonds qui fonctionnent selon le
principe des « prestations définies
» - le bénéficiaire sait
à l'avance le montant de la retraite qu'il
touchera, les contributeurs devant l'alimenter en
conséquence -, d'autres selon celui des
« contributions définies » -
l'employeur le dote régulièrement
d'une somme déterminée, sans se
préoccuper du niveau de la pension qu'il
permettra, au final, d'assurer aux
retraités. Généralement
organisés par les entreprises
elles-mêmes - publiques ou privées -
ces systèmes, basés sur la
capitalisation, laissent plus ou moins d'autonomie
à leurs bénéficiaires.
Avec sa petite moustache, ses grosses lunettes et
son air d'étudiant attardé, William
Dale Crist a tout du petit professeur
d'économie qu'il est. Mais il n'est pas que
cela. Il consacre, depuis plusieurs années
déjà, l'essentiel de son temps
à animer, depuis Sacramento, Calpers, la
caisse de retraite des fonctionnaires californiens.
Une grosse caisse, qu'on en juge !
Créée en 1932, elle gère pour
le compte de son million d'adhérents
l'équivalent de 1 000 milliards de francs !
Son rôle : Calpers collecte l'épargne
de « ses » fonctionnaires en
activité (22,8 milliards de dollars
réunis en 1998) et la place au mieux de
manière à pouvoir verser à ses
adhérents en retraite une pension bien
méritée (27 milliards en 1998). Bill
Crist est soucieux : il sait que le patron de
Calpers, lui ou son successeur, devra être
capable de débourser en 2004 près de
50 milliards de dollars et plus de 200 milliards en
2024.
Une multitude de fonds de pension comme Calpers ont
été créés et se sont
développés dans le pays. Les «
baby-boomers », tous ces Américains
nés au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale, y déversent des sommes
considérables. Gérés au
départ un peu en amateur, avec l'aide des
grands syndicats de salariés, ces fonds se
sont progressivement professionnalisés. Ils
se sont organisés ; ils se sont dotés
de règles de fonctionnement. Animés
par le seul souci de pouvoir assurer les pensions
de leurs adhérents, ils ont investi une part
croissante de leurs actifs en Bourse. Avec les
mutual funds et les sociétés
d'assurances, et au total leurs 10 000 milliards de
dollars, ils en sont les principaux acteurs. Ces
« zinzins » sont devenus les vrais
propriétaires du capital américain,
des entreprises « made in USA ».
| Introduction | 7 |
| Chapitre 1 : CAPITALISME CONTRE CAPITALISME : 1-0 | 17 |
| Le marché ou les guichets ? - La mutation américaine - Place des "instividuels" - Un capitalisme "zinzin" - Le réveil des propriétaires - Les "maîtres du monde" - La victoire du capitalisme anglo-saxon | |
| Chapitre 2 : LE RECUL DU MODELE RHENAN (SUITE) | 55 |
| "Hausbank" über alles - Les craquements de la banque maison - La fureur boursière - Les konzerns saisis par le "Denglish" - Les banques piégées par les marchés - Une résistance armée - La crise de l'archipel nippon - Des licenciements au pays de l'emploi à vie - Un choc de générations | |
| Chapitre 3 : LA DEMI-REVOLUTION FRANCAISE | 95 |
| L'ancien régime - Le bonheur est dans le prêt - L'Etat, maître absolu - La crise du capitalisme d'Etat - Les trois "Big Bangs" - Les privatisations, une promotion du marché - L'euro, une autre bombe - Bye-bye, les copains | |
| Chapitre 4 : DE NOUVEAUX HEROS | 131 |
| La fête du marché - L'Etat et la famille en Bourse - Les entreprises à la cote - Métier : fabricant de capital - L'envol des "start-ups" - Plus d'actionnaires que de fonctionnaires - Les trois clés de la séduction - L'illusoire petit porteur - Les salariés au casino - Prends l'oseille et tais-toi | |
| Chapitre 5 : UN CAPITALISME SANS CAPITAL | 171 |
| La France, un puits d'épargne - L'Etat glouton - Des "zinzins" sans actions - Les idées du duo DSK-DK - Les fonctionnaires capitalisent - L'exception française - L'OPA, l'offensive patrimoniale américaine - Pour vivre heureux, vivons couchés | |
| Chapitre 6 : L'ACTIONNAIRE, LE ROI | 203 |
| La monarchie à l'agonie - Les trois fronts de la résistance - Une cuisine bourgeoise - La fin des parrains - La mort du secret - Le salaire du chef, un tabou toujours - La valeur n'attend pas... - La dictature du ROE et ses effets - Les folies du roi | |
| Chapitre 7 : LE MATCH CONTINUE | 245 |
| La France, nation prolétaire - Le "fordisme" se meurt - Capital, vous avez dit capital ? - Pour un actionnariat collectif - Un premier petit "zinzin" - Un nouvel "Etat du lieu" | |
| Conclusion | 279 |
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