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Le capitalisme zinzin


Caractéristiques
Quatrième de couverture
Premier chapitre
Table des matières
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Caractéristiques

Titre : Le capitalisme zinzin
Auteurs : Erik Izraelewicz
Publication : 1999
Editeur : GRASSET
ISBN : 2 246 58391 8
Nombre de pages : 284
Prix : 118,75 francs (ou 18,10 euros)


4ème de couverture

Le capitalisme français est-il devenu fou ? Coups de Bourse, guerre des banques, fusion médiatique des pétroliers, licenciement massif du personnel d'une entreprise bénéficiaire ! La faute à la seule mondialisation ?

En fait, sans qu'on le sache, sans qu'on le dise, la France a changé de capitalisme. Elle a donné aux marchés financiers la place qu'occupait, autrefois, l'Etat. Une révolution inachevée ?

Sait-on que, d'ores et déjà, plus de 40% du capital des mille premières entreprises françaises appartient aux veuves écossaises ou aux retraités de l'industrie américaine ? Sait-on qui sont ces nouveaux maîtres du monde : ces investisseurs institutionnels, les zinzins, qui gèrent une fortune de 10 000 milliards de dollars ?

Du capitalisme à l'ancienne - cigare, connivence, cumul des mandats et culte du secret - à la paradoxale démocratie financière où même un fonctionnaire de France-Telecom s'improvise actionnaire, Erik Izraelewicz explore avec lucidité notre "exception française".

Erik Izraelewicz est rédacteur en chef au quotidien Le Monde.


Premier chapitre

Vous pouvez consulter le premier chapitre de ce livre sur le site de grasset à l'adresse : http://www.edition-grasset.fr/chapitres/ch_izraelewicz.htm. Au cas où celle-ci ne serait plus disponible, vous trouverez le texte repris ci-dessous.

Chapitre 1
Capitalisme contre capitalisme : 1-0

La compétition a été rude, les résultats sont pourtant sans appel. Après sa victoire sur le socialisme soviétique, le capitalisme américain l'a finalement emporté sur le capitalisme germano-nippon. Paradoxalement, en gagnant, le capitalisme anglo-saxon a lui aussi mûri au point de se rapprocher... d'une certaine forme de socialisme ! Ainsi pourrait-on résumer, schématiquement, les dix dernières années du siècle. Que s'est-il passé en effet depuis novembre 1989 et la chute du mur de Berlin ?
La disparition du « socialisme réel » à la fin des années 80 en URSS et à l'est de l'Europe a effectivement conduit, comme l'annonçait, dès 1991, Michel Albert dans son essai Capitalisme contre capitalisme, à un face-à-face direct entre les deux grands types de capitalisme alors en œuvre dans le monde : celui, brutal, des Etats-Unis (le « modèle anglo-saxon »), et celui, plus harmonieux, de l'Allemagne et du Japon (le « modèle germano-nippon »). La confrontation entre ces deux principales formes du capitalisme moderne, celui du « marché-roi » d'un côté, celui de l' « économie sociale de marché » de l'autre, a bien eu lieu. Et, qu'on le regrette ou que l'on s'en réjouisse, c'est le premier qui a gagné.
Les signes de sa victoire sont multiples. Les pays du capitalisme anglo-saxon affichent, sur la dernière décennie, des performances économiques supérieures, sans contestation possible, à celles que peuvent mettre en avant les peuples du monde rhénan. En dépit des crises et des krachs, les Etats-Unis ont considérablement accru tout au long des années 90 leurs richesses et leur capacité à en générer de nouvelles. Ils ont produit, investi et créé des emplois en très grand nombre. Au contraire, l'Allemagne et le Japon n'ont pu trouver en leur sein les moyens d'un nouveau dynamisme. Ils ont quasiment stagné sur l'ensemble de la période !
Cette simple opposition conjoncturelle ne saurait suffire pour départager les deux systèmes en compétition. L'Amérique a ses succès, elle a aussi ses faiblesses. Celles-ci sont sociales et financières, ce sont la pauvreté, les inégalités, la violence, l'hyperendettement, la bulle spéculative, etc. Les effets de mode conduisent parfois à s'enthousiasmer dans un sens ou dans un autre ; il y eut, en 1967, Le Défi américain (de Jean-Jacques Servan-Schreiber), en 1980 Le Mal américain (de Michel Crozier) avant, en 1999, Le Nouvel Age de l'économie américaine (d'Anton Brender et de Florence Pisani).
De la même manière, la stagnation des pays du « modèle rhénan » ne doit pas être exagérée. L'Allemagne et le Japon sont restés des pays riches et ont continué à investir. Leur difficile décennie s'explique en partie par des chocs d'origine externe inattendus et coûteux : la réunification et l'unité européenne pour l'Allemagne, la crise asiatique pour le Japon. Cela étant, comme machine à produire de la richesse et de l'emploi et face aux défis auxquels se trouvent confrontées les nations industrielles avancées - le vieillissement de leur population, la mondialisation de leur économie, le passage enfin à une société de l'immatériel -, le capitalisme anglo-saxon a démontré, au cours des dix dernières années, sa supériorité sur le capitalisme rhénan : la capacité d'innovation.
 

Le marché ou les guichets ?


Chauffeur de taxi à New York depuis dix ans, René est haïtien... et volubile. L'espace d'une course, le passager sait tout de lui, ou presque. Emigré de fraîche date, René raconte volontiers qu'il se sent néanmoins « totalement américain ». La casquette des Yankees, l'équipe de baseball de la ville, sur la tête, la tenue jean intégral et la canette de « Diet Coke » en main, tout chez lui en porte témoignage. Dans sa voiture brinquebalante, il écoute pourtant RFI (Radio-France International), la radio française mondiale ; il l'abandonne de temps à autre pour une radio locale qui lui donne les cours de la Bourse. Wall Street, c'est sa passion. A sa droite, sur le siège du passager, le Wall Street Journal, l'austère quotidien, Baron's, le tout aussi grisâtre magazine des financiers locaux, d'autres titres encore. Il connaît la géographie du capitalisme américain aussi bien que celle de sa ville. Son intérêt pour la Bourse ? « Je suis salarié, OK, mais mon indépendance, je l'ai grâce à mes actions », explique-t-il. Américain à 100 % effectivement.
Après avoir travaillé pendant de longues années dans l'administration de l'Etat de Californie, dans « un job de bureaucrate », explique Joan - elle était fonctionnaire, il y en a aussi aux Etats-Unis -, elle vient de prendre sa retraite. Elle s'est rendue, en mai, avec son mari, à Omaha, une ville de l'Etat du Nebraska, dans le Middle West, pour assister, avec 15 000 autres fans, à la grand-messe de Warren Buffett, l'un des gourous de Wall Street. Ce « maître investisseur » gère un fonds célèbre, Berkshire Hathaway, ouvert à tous et investi en Bourse, dont la valeur a progressé depuis plus de trente ans... de 25 % chaque année ! Joan va vivre désormais avec la retraite que lui accorde l'Etat fédéral au titre de la Sécurité sociale, mais aussi avec la rente de Calpers, le fonds de pension qui gère la retraite d'un million de fonctionnaires de son Etat. Ce fonds a investi une grande partie de l'argent de ses agents sur le marché boursier. Joan suit attentivement Wall Street, « au moins une fois par jour », explique-t-elle. L'essentiel de ses moyens en dépend maintenant.
L'intérêt des Américains pour la Bourse n'est pas nouveau. Il y a un siècle déjà, les petits boursicoteurs avaient participé activement au financement des réseaux de chemins de fer du pays. Bien des firmes aujourd'hui célèbres sur l'ensemble de la planète sont nées à la Bourse de New York. Wall Street a toujours été le lieu de rencontre privilégié, aux Etats-Unis, entre entrepreneurs et épargnants, entre ceux qui ont besoin d'argent pour produire et ceux qui ont quelques économies à faire fructifier. L'actionnariat est pourtant resté pendant longtemps le privilège de quelques-uns, les plus aisés, les plus malins ou les plus joueurs. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. René, modeste chauffeur de taxi new-yorkais, et Joan, fonctionnaire californienne à la retraite, en sont l'illustration. A la fin des années 90, près de 70 millions d'Américains détiennent, directement ou indirectement, des titres en Bourse - soit 45 % des ménages. Un ménage sur deux ou presque ! Il n'y en avait que 14 % en 1980 et 31 % en 1989.
La Bourse, et plus généralement les marchés financiers, ont toujours joué un très grand rôle dans le développement des Etats-Unis. Ils sont au cœur de la puissance américaine. C'est d'ailleurs cette caractéristique qui définit le mieux le capitalisme anglo-saxon. Celui-ci est « un système de pleine concurrence régi par le marché » selon le « think tank » des pays riches qu'est l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques). Pour l'économiste François Morin, de l'Université de Toulouse, les pays relevant du capitalisme dit anglo-saxon - les Etats-Unis naturellement, mais aussi la Grande-Bretagne - fonctionnent avec « des économies de marchés financiers », par opposition aux pays de l'autre « modèle », le capitalisme rhénan, qui, eux, sont « des économies à cœur financier ».
Dans le capitalisme anglo-saxon donc, la production passe par les marchés financiers. Il y faut des moyens et ceux-ci se trouvent à la Bourse. La confrontation de l'offre et de la demande de capital s'y fait directement entre entrepreneur et épargnant - on parle à ce sujet de « finance directe », d'une finance sans intermédiaire. Pour construire une usine, lancer un nouveau produit ou acquérir un concurrent, une entreprise utilisera d'abord et naturellement les ressources qu'elle aura dégagées de son activité - ses profits. Mais ceux-ci peuvent ne pas suffire. Si elle a besoin de moyens supplémentaires, elle s'adressera directement aux épargnants plutôt qu'aux banquiers, aux marchés plutôt qu'aux guichets. Ces épargnants, ce seront d'autres entreprises qui ont une trésorerie inutilisée ; ce seront plus souvent, directement ou indirectement, des particuliers qui veulent faire fructifier leurs économies, celles qu'ils se sont constituées pour leurs projets personnels - leur logement, leurs enfants, leurs loisirs ou leur retraite. L'entreprise trouvera ces épargnants tous réunis à la Bourse.
Dans le capitalisme rhénan, cette rencontre entre entrepreneurs et épargnants ne se fait pas comme cela, « sur le marché », en plein air et en public : elle passe par des guichets, des intermédiaires, qui peuvent être l'Etat central, des grandes banques commerciales ou d'autres acteurs encore, des groupes familiaux par exemple. D'autres éléments contribuent naturellement à opposer les capitalismes anglo-saxon et rhénan : le rôle des syndicats ouvriers et des organisations patronales, le poids de l'Etat dans la protection sociale, le degré de centralisation de la société, etc. Cette différence dans le mode d'organisation du financement de la production est pourtant décisive. Dans le capitalisme, le propriétaire est le véritable patron. C'est lui qui possède, c'est lui qui décide en dernière instance. Il ne décide pas seulement de la production (son orientation, sa qualité, sa quantité, etc.), il a aussi son mot à dire sur sa répartition - sur la redistribution des richesses donc.
Le marché ou les guichets ? Cette opposition est finalement au centre de la confrontation entre les deux grands capitalismes dominants de cette seconde moitié du xx e siècle. Dans le système anglo-saxon, aux Etats-Unis comme en Grande-Bretagne, la mobilisation du capital passe, pour l'essentiel, par le marché ; dans le « modèle » rhénan, en Allemagne comme au Japon, elle s'organise autour des guichets - les guichets de l'Etat, les guichets bancaires ou les guichets gérés au sein de gigantesques constellations industrialo-financières. Entre des actions ou des obligations, et du crédit bancaire, la différence n'est pas que de nature technique. Marché ou guichet, l'opposition affecte directement les rapports de propriété (qui possède quoi ?) et d'autorité (qui dirige et sur quels critères ?), elle imprime aussi sa marque sur la totalité de l'organisation de l'économie, sur son dynamisme tout autant que sur l'ensemble des rapports sociaux.

 

La mutation américaine



Dix ans après celui de Berlin, un autre Mur s'effondre, à l'Est toujours, mais à l'Est des Etats-Unis cette fois-ci, à New York plus précisément, celui de Wall Street - le Mur de la « rue du Mur ». En annonçant, au cours de l'été 1999, son intention d'introduire la société qui gère la Bourse de New York, le NYSE (New York Stock Exchange), sur le marché new-yorkais, Richard Grasso, son président, a pris son monde par surprise. La Bourse à la Bourse ! C'est pour l'Amérique une petite révolution. Avec chaque matin sa cloche à l'ouverture, ses horaires restreints et ses cotations en fractions (les 1/4, 1/8 et autres 1/10) plutôt qu'en décimales, la Bourse new-yorkaise était restée pour le moins ringarde à l'heure du « Net ». Les cordonniers les plus mal chaussés !
Créé en 1792, le NYSE, le premier marché financier mondial, avait conservé, à l'aube du xxi e siècle, sa structure d'antan, celle d'un petit club fermé, d'une modeste coopérative à but non lucratif, contrôlé par ses adhérents (près de 1 400). Richard Grasso, le « président du capitalisme », comme devait l'appeler le chef de la guérilla colombienne Raul Reyes lorsqu'il le reçut, a dû se résigner. Des Bourses rivales menacent de plus en plus la suprématie du Stock Exchange de New York, la première Bourse du monde. Le Nasdaq, par exemple, ce marché électronique réservé à l'origine aux petites sociétés high-tech, et d'autres, sur le Web notamment, comme Instinet. En devenant une société cotée soucieuse de rentabilité, le « NYSE » devrait pouvoir trouver en Bourse les moyens de son expansion - pour s'équiper en ordinateurs, pour nouer des alliances ou pour acheter, avec ses propres actions, quelques concurrents.
Capitalisme de marchés, le capitalisme américain a vécu depuis le milieu des années 70 une double mutation dont l'introduction en Bourse de la Bourse new-yorkaise est sans doute l'une des illustrations les plus emblématiques. Avec l'explosion des marchés, la finance directe a vu son rôle croître encore. Sur ces marchés en pleine expansion ensuite, un acteur nouveau a pris un poids croissant et considérable, déterminant même : ce sont les « zinzins », les investisseurs institutionnels, ces grands fonds qui centralisent des sommes d'argent gigantesques - les fonds de pension et les fonds communs de placement. Ces fonds assurent la gestion collective de l'épargne des Américains. Ils sont eux-mêmes soumis aux lois du marché - et, à ce titre, vivent dans un climat d'extrême concurrence. Ils ont radicalement révolutionné le fonctionnement du capitalisme américain. Tout en affaiblissant la banque traditionnelle, ils favorisent surtout un véritable retour de l'actionnaire, collectif d'abord, individuel ensuite. Le capitalisme américain est devenu un « capitalisme zinzin ».
Ce nouveau capitalisme est l'enfant d'une triple crise, celle des banques, des prix et de l'Etat - celle, en fait, d'un certain capitalisme, à bout de souffle. Il y a eu, à partir du milieu des années 70, le krach bancaire. Il y a eu, ensuite, et avec l'arrivée de Paul Volcker à la tête de la banque des banques américaines, la Réserve fédérale (Fed), le combat engagé, victorieusement, contre l'inflation. Il y a eu enfin la politique de dérégulation financière menée par Ronald Reagan pour régler d'abord et avant tout les problèmes financiers de l'Etat fédéral, ceux liés à son hyperendettement.
Jusque dans les années 60, aux Etats-Unis comme dans la plupart des autres pays capitalistes, quelques grandes banques et sociétés d'assurances déterminent l'accès aux capitaux. Elles réservent leurs services à un nombre limité de grands clients plutôt bien installés, un petit millier d'entreprises environ. Les banques américaines connaissent cependant, à partir du milieu des années 70, de grandes difficultés - liées à l'envol, en 1974, du prix de l'argent tout d'abord, aux crises financières latino-américaines qui s'enchaînent à partir de 1982 ensuite. Pour les sociétés américaines, l'accès aux guichets des banques devient alors de plus en plus difficile, le crédit bancaire de plus en plus coûteux. Elles sont incitées à chercher ailleurs les moyens de leur financement. Le « grand monsieur au petit cigare », Paul Volcker, et le « grand acteur aux idées simples », Ronald Reagan, vont accroître cette incitation.
Nommé en 1979 à la tête de la Réserve fédérale (Fed), le banquier Paul Volcker est déterminé à terrasser l'inflation, le mal du moment. Le patron de la Fed met en œuvre, dès son arrivée, une politique monétaire très restrictive. Il augmente ainsi fortement le coût de l'argent, la matière première des banques. Celles-ci ne manquent pas de répercuter cette hausse dans leurs tarifs. Faute de pouvoir trouver des fonds pas trop chers aux guichets des banques, les entreprises sont poussées à aller en chercher sur les marchés.
Dans le même temps et c'est le troisième choc, Ronald Reagan, installé à la Maison-Blanche en 1980, travaille avec acharnement à la modernisation de l'ensemble des marchés américains de capitaux. Le « grand acteur » a besoin d'argent pour financer l'Etat. Ne pouvant pas plus que les autres en trouver auprès de la banque centrale, il engage un vaste programme de revitalisation des marchés... pour que l'Etat puisse s'y approvisionner au meilleur compte possible. Conformément à l'idéologie dont on le créditait alors - l' « ultralibéralisme » - il lance un mouvement de déréglementation tous azimuts. Il y avait du travail : au lendemain du krach de 1929, les législateurs américains avaient imposé une réglementation extrêmement pointilleuse et précise aux milieux financiers, jugés responsables de la crise. Aux Etats-Unis, comme en France plus tard, la libéralisation des marchés de capitaux a été menée d'abord parce qu'elle répondait à l'intérêt de l'Etat, bien plus que pour satisfaire les intentions idéologiques d'un homme ou d'un parti. C'est pour pouvoir financer leurs énormes déficits publics que Reagan d'abord, Mitterrand plus récemment, ont dérégulé à tout va.
Dotés de nouvelles armes - l'ordinateur, les réseaux d'informations, etc. - les « golden boys » de Wall Street font preuve ensuite d'une extraordinaire capacité d'innovation et proposent, chaque jour, aux entreprises, de nouveaux produits... et de nouvelles acrobaties. Ils profitent pour cela de l'épargne massive qui, elle aussi, commence à snober les guichets bancaires pour aller se placer sur les marchés boursiers. C'est le début de la montée en puissance des fonds d'épargne, ceux réunis par les grands fonds de pension et ceux des « mutual funds », l'équivalent des FCP (fonds communs de placement) et Sicav (sociétés d'investissement à capital variable) français. C'est de cette même époque que datent, outre-Atlantique, les premières incitations fiscales massives visant à favoriser la constitution, par les Américains, d'une épargne destinée à leur retraite.
Côté entreprises, l'engouement pour les marchés est, à partir de là, spectaculaire. A l'instar de la Bourse de New York (NYSE), un nombre croissant de sociétés américaines abandonnent leur statut de sociétés « privées » pour devenir des sociétés « publiques », des sociétés détenues par le public donc, et non par un petit groupe privé de quelques individus. L'inversion sémantique entre les deux côtés de l'Atlantique est symptomatique. « Go public » : alors qu'il semble, pour les Français, renvoyer à la nationalisation (« devenez public »), le message adressé par les marchés aux entreprises américaines les incite au contraire à s'introduire en Bourse - à se privatiser en se vendant au grand public !
La frénésie est totale. Elle saisit des « institutions » aussi prestigieuses que la banque d'affaires new-yorkaise Goldman Sachs ou aussi puissantes qu'United Parcel Service (UPS), le numéro un mondial du courrier express. Elle affecte aussi les entreprises encore virtuelles du « Net », ces sociétés à peine nées qui surfent sur la vague du réseau des réseaux, les « Stamps.com », « Quepasa.com » et autres, ces petites sœurs d'Apple, Microsoft et Intel encore inconnues mais qui ne veulent pas le rester éternellement.
Depuis plus de 130 ans, Goldman Sachs était restée une coopérative. Ses associés-gérants recommandaient à leurs clients, les entreprises américaines, d'aller à la Bourse mais ils s'en méfiaient pour eux-mêmes. Comme d'autres établissements du même type, la prestigieuse banque d'investissements n'était pas cotée. Elle était détenue, dans le cadre d'un partenariat fermé, par ses dirigeants, les associés-gérants. En 1999, après quelques hésitations, Goldman Sachs a fait le saut : elle est devenue une société cotée à Wall Street.
Avec ses camions bruns et ses uniformes bleus, United Parcel Service fait partie du paysage américain. L'entreprise y est mieux connue par ses initiales, UPS. Créée en 1907 par l'un de ces nombreux entrepreneurs qui ont fait décoller l'Amérique, un certain James Casey, la société est demeurée pendant longtemps une affaire familiale. Dès 1927, avant même la grande crise des années 30, les fondateurs ont commencé à distribuer des actions à leur personnel - se faisant ainsi les précurseurs de l'actionnariat salarié. Possédée, à la fin des années 90, aux deux tiers par ses 330 000 salariés, le reste par la famille du fondateur, UPS était finalement restée, avec ses 12 millions de colis distribués chaque jour, l'une des plus grandes sociétés « privées » du monde. Afin de pouvoir financer son développement, et l'achat de concurrents, les dirigeants d'UPS ont finalement annoncé, en 1999 encore, l'ouverture prochaine du capital de l'entreprise et la mise en vente, à Wall Street, de 10 % de ses actions.
Si UPS, le courrier express, pouvait, lors de son introduction en Bourse, se prévaloir d'un chiffre d'affaires de 25 milliards de dollars, la situation de « Stamps.com », une petite société californienne apparue au même moment sur les écrans des négociants en titres, était alors bien différente. Chiffre d'affaires : nul. Effectif : trois personnes. Perte du dernier exercice : 4 millions de dollars. « Stamps.com » n'était alors encore qu'une idée, un concept : les promoteurs de cette entreprise virtuelle se proposaient d'assurer le lien entre le consommateur et la poste américaine (US Postal Service). Comme Goldman Sachs, comme UPS, comme des centaines de petites entreprises nouvelles, Stamps.com est venue en Bourse. Et ça a marché. Au total, ce sont, sur les différents marchés américains (le NYSE et le Nasdaq, le marché électronique réservé aux sociétés en forte croissance, etc.), plus de 27 000 entreprises qui sont cotées.
Une fois introduites, les entreprises américaines n'y restent pas inactives. Sur ces marchés de plus en plus volumineux, de plus en plus liquides et de plus en plus sophistiqués, elles font leur course aux financements. Délaissant les guichets bancaires et leurs prêts coûteux et peu pratiques, elles y trouvent tout ce dont elles ont besoin - de la trésorerie, des fonds propres et des garanties. Rendu possible par l'amélioration des comptes publics, le retrait amorcé de l'Etat de certains marchés leur ouvre de nouvelles perspectives. Les entreprises cotées levaient, à la fin des années 90, des fonds considérables en émettant, à leur tour, des obligations très importantes.
Le dynamisme économique américain des dix dernières années trouve dans ces marchés financiers l'une de ses principales explications. Se souvenant du début des années 80, Bill McGowan, le patron de l'opérateur téléphonique MCI, raconte volontiers que son « principal obstacle n'était pas, à l'époque, l'opposition de l'Etat, ni le monopole d'ATT. C'était l'accès au capital ». « Ces temps sont révolus », ajoute-t-il. MCI a créé en dix ans 50 000 emplois.
Engagée dans les années 80, la transformation des circuits de financement de l'économie américaine connaît des débuts euphoriques et... chaotiques. Le gonflement des marchés financiers est impressionnant. En quinze ans, le montant des transactions a été multiplié par dix, la capitalisation boursière par plus de quatre. Les entreprises, qui en ont profité, ne savent d'ailleurs plus très bien la confiance qu'elles doivent leur accorder. C'est l'époque des raids purement financiers, des opérations spéculatives qui s'achèvent parfois sur la mort de sociétés pourtant bien portantes et... des krachs boursiers. Celui d'octobre 1987 - l'indice Dow Jones, le thermomètre de la Bourse new-yorkaise, perdait en un jour, le 19 octobre, 508 points, un record historique - sonne la fin de la récréation.

 

Place des « instividuels »


Outre l'explosion des marchés aux dépens des guichets, un autre phénomène majeur marque les années 90 et complète la révolution de la finance américaine : la montée en puissance des nouveaux apporteurs de capitaux, les « investisseurs institutionnels » ou « zinzins » comme on dit alors en France - les fonds de pension et les différents fonds communs de placement made in USA (les « mutual funds »). C'est en effet dans les années 90 que, pour la première fois dans l'histoire du capitalisme américain, la part des actionnaires individuels dans le capital des entreprises cotées tombe sous le seuil des 50 % tandis que celle des « zinzins » devient majoritaire.
A la fin des années 90, la propriété des entreprises américaines présente une figure radicalement différente de celle du milieu des années 80. D'abord, elle s'est massivement diffusée au sein de la population : les Etats-Unis sont devenus une nation d'actionnaires ; ensuite elle est assurée par des gestionnaires de fonds puissants, qui, tout entiers mobilisés au service de leurs mandants (les salariés, épargnants et retraités américains), ont profondément modifié le rapport des forces à l'intérieur des entreprises. Investisseurs individuels et « zinzins » se partagent à égalité plus de 80 % de l'ensemble des actions de la Bourse de New York. Certains parlent d'un marché dominé par les investisseurs « instividuels » - le mot fait l'amalgame des institutionnels et des individuels. Si 40 % des ménages gèrent leurs actions en direct, 60 % préfèrent en confier la mission à des intermédiaires, des fonds de pension (25 millions de comptes en 1998) et surtout des « mutual funds », les FCP et Sicav américains (104 millions de comptes).
Ces gros investisseurs contrôlaient, en 1960, 10 % de Wall Street, ils en possèdent plus de 50 % à la fin des années 90. Cette « institutionnalisation » a été le changement dominant des rapports de propriété aux Etats-Unis en cette fin de siècle. En jouant pleinement leur rôle d'actionnaire et d'un actionnaire actif, ces « zinzins », puissants et organisés, ont modifié totalement la vie des marchés et des entreprises. Ils ont contribué à l'émergence d'un nouveau capitalisme qui a peu à voir avec celui auquel on se réfère encore souvent en évoquant, trop simplement, le capitalisme anglo-saxon.
Les Français qui voyagent aux Etats-Unis n'ont aucune difficulté pour identifier les enseignes de McDonald's ou de Gap. Ils savent que s'ils entrent dans un espace organisé par « McDo », ils pourront y dévorer un hamburger ; chez Gap, ils pourront essayer un T-shirt bon marché. Mais ils n'ont généralement aucune idée de ce qui peut s'acheter chez Merrill Lynch ou Charles Schwab. Il y a pourtant dans tout le pays, autant sinon plus de commerces marqués de ces noms prestigieux. Qu'y vend-on ? Des actions de sociétés cotées à la Bourse. Les « vendeurs d'actions » de Merrill Lynch (près de 15 000 au total) sont ainsi toujours un peu surpris par la naïveté des Français lorsque l'un d'entre eux, parfois, les interroge sur leur métier... et sur les 5 millions de clients de la maison.
Si la vente au détail de parts de sociétés est une forme de commerce pratiquement inconnue en Europe, elle s'est considérablement développée aux Etats-Unis. Elle s'y est accompagnée d'une expansion très rapide de la presse financière patrimoniale - les Money Inc. et autres - et du succès, qui n'est pas que d'estime, des deux réseaux de télévision câblée qui diffusent en continu de l'information financière. Déjà très ancrée, la culture boursière des Américains s'est encore renforcée. Près d'un ménage sur deux possède des actions en direct.
Trois facteurs ont accru, tout récemment, l'intérêt des ménages américains pour Wall Street : l'envol inouï des cours, le développement de l'actionnariat salarié et l'explosion des nouvelles technologies. Si le premier élément peut être considéré comme fragile - une chute des marchés pourrait provoquer une panique parmi les nouveaux actionnaires -, les deux autres sont plus fondamentaux. « Les arbres ne montent jamais jusqu'au ciel » : le dicton boursier parisien a son équivalent à New York. Les petits investisseurs américains sont tout aussi convaincus que leurs homologues français que même les séquoias de Californie ne peuvent pas monter éternellement. L'« exubérance irrationnelle » - c'était l'expression utilisée en décembre 1996 par Alan Greenspan, le président de la Réserve fédérale, alors que le Dow Jones n'était qu'autour de 6 000 points - a pourtant provoqué un afflux considérable de nouveaux petits actionnaires à Wall Street. On y parle d'une « stockmania ». Les Américains placent en Bourse une part croissante de leurs économies personnelles. Le poids des titres financiers dans leur patrimoine a plus que doublé pendant la décennie : il est passé de 21 % en 1990 à 42 % en 1997. Les actions y représentent désormais une part plus importante que leur maison.
Même si elle se diffuse rapidement, la détention d'actions reste pour l'instant plus concentrée que celle des autres actifs, de l'immobilier notamment. Un ménage sur deux a des actions alors que plus de deux ménages sur trois possèdent leur résidence principale. Ce sont naturellement les ménages les plus riches qui consacrent la part la plus importante de leur patrimoine à des placements en Bourse. Ce sont eux qui ont été les principaux bénéficiaires de la folie boursière des dernières années. Cette inégale distribution contribue à accentuer encore les inégalités : selon les calculs d'un économiste new-yorkais, le professeur Wolfe, entre 1983 et 1997, 1 % des ménages ont récupéré 87 % des gains de Wall Street. La Bourse n'est plus pourtant un domaine réservé. Un actionnariat plus modeste tend à se développer. Selon ce même expert, 80 % des « petits porteurs » ont un revenu annuel inférieur à 75 000 dollars. Ils sont issus, pour leur grande masse, de la « middle class », des classes moyennes américaines.
« Devenez les pilotes de votre propre entreprise ! » Le succès du slogan et, dans la foulée, de l'opération de reprise par ses salariés d'United Airlines - ils ont acquis, au début des années 90, 55 % du capital de la première compagnie aérienne des Etats-Unis contre l'abandon de certains avantages acquis - a aidé à l'extension d'un autre phénomène dans le pays, l'actionnariat salarié. Malgré la multiplication des ESOP (Employee's Stock Ownership Plan), des plans d'actionnariat salarié made in USA, celui-ci reste encore d'une ampleur modeste. Favorisé par l'utilisation de plus en plus fréquente de programmes de participation aux bénéfices, de plans de « stock-options » et autres incitations, il est en plein développement. Felix Rohatyn, le banquier d'affaires qui a sauvé, dans les années 70, New York de la banqueroute financière, aujourd'hui reconverti dans la diplomatie - il est l'ambassadeur des Etats-Unis en France -, estime que 8 % du capital des entreprises américaines est aujourd'hui contrôlé par leurs salariés.
Le Web enfin, le réseau des réseaux, a aussi sa part. Il rend le marché plus transparent et les échanges plus faciles. Il permet de réaliser des transactions à un moindre coût. De plus en plus utilisé pour le « commerce en ligne » de titres, Internet a favorisé l'apparition et le développement d'une nouvelle race de petits investisseurs. Plus de 80 sites y gèrent, à la mi-99, 5 millions de clients. Malgré le faible montant des capitaux dont ils disposent, ces nouveaux venus sont à l'origine d'une part croissante des transactions quotidiennes sur les marchés. Au total, le tiers des ordres d'achat passés par des particuliers transite désormais par le réseau.
De plus en plus nombreux, ces petits porteurs conduisent certains à prédire l'émergence, aux Etats-Unis d'un véritable « capitalisme populaire », le rêve des pères fondateurs de la fédération des Etats-Unis d'Amérique. Ces petits actionnaires individuels ne sont pourtant pas le phénomène majeur, ni même le plus déterminant dans la mutation du capitalisme américain. Le vrai changement n'est pas là : il est dans l'apparition, puis dans la montée en puissance, des gestionnaires d'une épargne collective de plus en plus imposante - les fonds de pension, caisses d'assurance et autres fonds communs de placement. En favorisant la constitution d'un puissant actionnariat collectif représentant simultanément les intérêts des salariés, des épargnants et des retraités américains, ces fonds conduisent plutôt à l'instauration d'une forme inédite de capitalisme, un « capitalisme de propriété sociale », selon l'expression de l'économiste français Michel Aglietta.

 

Un capitalisme « zinzin »



10 000 milliards de dollars ! Le chiffre n'évoque pas grand-chose a priori ; il ne semble qu'une abstraction aux multiples zéros. C'est, pour tenter d'en avoir une perception un peu plus concrète, l'équivalent de 7 années de production d'un pays comme la France. Ce montant, colossal, est la fortune que gèrent à l'aube de l'an 2000 les grands « zinzins » américains, ces « investisseurs institutionnels » chargés de la gestion des petites économies des Américains. Ces gestionnaires placent une part essentielle de cette épargne à la Bourse et contribuent ainsi à faire, indirectement cette fois-ci, des Américains les propriétaires de leurs entreprises. Ces « zinzins » sont les véritables agents du bouleversement qui a affecté, depuis quinze ans, les rapports de propriété et, au-delà, le capitalisme aux Etats-Unis.
Composés de trois grandes familles - les fonds de pension, les fonds communs de placement et les compagnies d'assurances -, ils se sont renforcés à un rythme effréné, au point de représenter à la fin des années 90 des acteurs bien plus importants sur les marchés américains de capitaux que les petits actionnaires individuels d'abord, que les grandes banques traditionnelles ensuite. Entre le milieu des années 80 et la fin des années 90, les sommes gérées par l'ensemble des fonds de pension américains sont ainsi passées de 2 000 à près de 6 000 milliards de dollars, ceux mobilisés par les fonds communs de placement dépassant en fin de période les 5 000 milliards. Par comparaison, on se rappelle que l'argent déposé dans les guichets bancaires par les épargnants ne s'élevait plus qu'à quelque 3 700 milliards de dollars.
Ces « zinzins » manipulent donc d'ores et déjà des sommes d'argent supérieures à celles déposées dans l'ensemble des banques traditionnelles américaines. Dans le système de financement américain, Calpers (le fonds de pension des fonctionnaires californiens), Fidelity (le numéro un mondial de la gestion de fonds communs) et autres Vanguard ont pris le dessus sur les Citicorp, Bank One et autres banques de détail. Ce basculement, historique, a eu lieu très précisément en 1998.
A l'origine de l'explosion de ces différents fonds, on retrouve les mêmes causes que celles qui ont conduit au gonflement de la cohorte des petits porteurs. L' « exubérance irrationnelle » du Dow Jones, le développement de l'actionnariat salarié et les technologies de l'information poussent les Américains à placer une partie croissante de leurs économies en Bourse, mais en ayant aussi recours à des intermédiaires. Ils les confient à des professionnels qui en assurent la gestion, dans un cadre collectif, de manière à en partager le risque avec d'autres. Deux éléments supplémentaires ont favorisé le développement de cette épargne collective placée en Bourse dans des titres de sociétés cotées : l'enrichissement général de la population et son vieillissement.
L'Amérique s'est enrichie. Si de très fortes inégalités sociales subsistent - elles se sont accrues au cours des années 80 -, les Américains disposent néanmoins, en moyenne, de revenus qui ont fortement progressé. Le produit intérieur brut par habitant, évalué à 28 000 dollars par an en 1999, y a cru de près d'un tiers en vingt ans. Plus riches, les Américains utilisent naturellement d'une manière différente leur revenu : la part qu'ils destinent à l'alimentation, à l'équipement ménager ou au transport diminue, celle consacrée aux investissements augmente.
Désormais propriétaires, dans leur très grande majorité, de leur logement, ils se préoccupent aussi davantage de se prémunir au mieux face aux risques de la vie (le chômage, la maladie, les accidents, etc.). Certains avaient annoncé que le progrès technique et scientifique, et l'enrichissement qu'il autoriserait, conduirait à un recul de ces risques. C'est, avec l'instabilité croissante de l'emploi et l'apparition de nouvelles maladies, le contraire qui s'est produit jusqu'à présent. Dans ces conditions, les Américains sont fortement incités à se constituer une épargne de précaution pour pouvoir, en cas de malheur, subvenir par eux-mêmes à une partie de leurs besoins.
Plus riches, ils sont plus nombreux à pouvoir disposer des moyens pour se constituer un patrimoine financier. Convaincus que, sur longue période, les actions de leurs entreprises sont l'investissement le plus intéressant, ils n'en sont pas moins prudents : ils recherchent une certaine mutualisation de leurs placements. C'est ce double souci, de précaution et de prudence, qui est à l'origine de l'incroyable boom des « mutual funds » observé au cours des dernières années aux Etats-Unis. Cette épargne, massive, n'y a pas été centralisée par les grandes banques - limitées dans leurs marges de manœuvre par la réglementation alors en vigueur - mais par une nouvelle famille, les gestionnaires d'actifs, des sociétés engagées dans la gestion de l'épargne financière des Américains.
Encore marginale au début des années 80, une véritable industrie du capital s'est ainsi imposée, avec ses règles, ses lois, ses organisations professionnelles et ses flibustiers. Fidelity ? Ce petit gestionnaire de fortunes était à peine connu de l'opinion américaine il y a quinze ans. Aujourd'hui, Fidelity a une notoriété comparable à celle de Coca-Cola ou de Walt Disney. Il a aussi un pouvoir bien plus important que le fabricant de la boisson symbole des Etats-Unis ou que le producteur de dessins animés. Il gère les économies de 15 millions d'Américains - celles de nombreux particuliers et de quelques grosses institutions. Numéro un mondial dans le métier, Fidelity a ainsi la responsabilité d'un patrimoine de plus de 860 milliards de dollars - la moitié d'une année de production française.
Fidelity n'est pas seul. Les Vanguard, Janus et autre Barclays Global Investors assurent désormais la collecte et la gestion de plus de 5 000 milliards de dollars - cinq fois plus qu'il y a dix ans. Ces sommes considérables sont placées pour l'essentiel sur les marchés financiers. Ces gestionnaires proposent à leurs clients des milliers d'instruments différents. La famille des mutual funds s'est ainsi considérablement diversifiée : en dix ans, leur nombre a été multiplié par cinq ! Il est d'ailleurs supérieur, désormais, à celui des sociétés cotées à la Bourse de New York.
Un autre « risque » de la vie a alimenté ces « zinzins », c'est la vieillesse. Si l'Amérique s'est enrichie, elle vieillit aussi. Et elle se préoccupe de l'avenir du financement de sa retraite. Grâce à l'arrivée, toujours massive, d'immigrants, jeunes pour la plupart, elle vieillit peut-être moins vite que le Japon ou l'Europe. Les échéances y sont différentes ; elles y sont plus lointaines. Il n'en reste pas moins que la manière dont les plus âgés seront rémunérés lorsqu'ils quitteront la vie active commence à inquiéter - là-bas comme ici. La Sécurité sociale américaine accorde une retraite de base, très faible, à tout le monde : financée par les actifs, elle fonctionne grosso modo selon le principe de la répartition - les actifs payant pour financer la retraite des inactifs - en vigueur dans la plupart des autres pays capitalistes, en Europe notamment. C'est ce que l'on appelle là-bas le système du « pay-as-you-go ».
Comme ailleurs, la réduction attendue du nombre d'actifs par retraité fait peser une réelle menace sur l'équilibre financier de ce système. Elle est source régulière de projections apocalyptiques alimentant elles-mêmes l'inquiétude de l'opinion et des débats animés parmi les économistes et au sein de la classe politique, à Washington. Des projets de réforme sont en discussion - le président Bill Clinton a proposé, au début de 1999, de consacrer une partie du surplus dégagé par le budget fédéral à la consolidation de ce système par répartition. Quel que soit l'avenir de ce projet précisément, le système fera, à l'évidence, l'objet d'aménagements dans les années à venir.
La faiblesse des retraites versées dans ce cadre a d'ores et déjà favorisé la construction, bien avancée, d'un autre étage dans le système des retraites, celui des fonds de pension. Les chambres qui composent cet étage sont d'une grande diversité. Il y a des fonds publics (réservés aux fonctionnaires des administrations fédérales ou d'Etat) et des fonds privés (destinés aux salariés des sociétés privées). Il y a des fonds obligatoires et d'autres qui ne le sont pas. Il y a des fonds qui fonctionnent selon le principe des « prestations définies » - le bénéficiaire sait à l'avance le montant de la retraite qu'il touchera, les contributeurs devant l'alimenter en conséquence -, d'autres selon celui des « contributions définies » - l'employeur le dote régulièrement d'une somme déterminée, sans se préoccuper du niveau de la pension qu'il permettra, au final, d'assurer aux retraités. Généralement organisés par les entreprises elles-mêmes - publiques ou privées - ces systèmes, basés sur la capitalisation, laissent plus ou moins d'autonomie à leurs bénéficiaires.
Avec sa petite moustache, ses grosses lunettes et son air d'étudiant attardé, William Dale Crist a tout du petit professeur d'économie qu'il est. Mais il n'est pas que cela. Il consacre, depuis plusieurs années déjà, l'essentiel de son temps à animer, depuis Sacramento, Calpers, la caisse de retraite des fonctionnaires californiens. Une grosse caisse, qu'on en juge ! Créée en 1932, elle gère pour le compte de son million d'adhérents l'équivalent de 1 000 milliards de francs ! Son rôle : Calpers collecte l'épargne de « ses » fonctionnaires en activité (22,8 milliards de dollars réunis en 1998) et la place au mieux de manière à pouvoir verser à ses adhérents en retraite une pension bien méritée (27 milliards en 1998). Bill Crist est soucieux : il sait que le patron de Calpers, lui ou son successeur, devra être capable de débourser en 2004 près de 50 milliards de dollars et plus de 200 milliards en 2024.
Une multitude de fonds de pension comme Calpers ont été créés et se sont développés dans le pays. Les « baby-boomers », tous ces Américains nés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, y déversent des sommes considérables. Gérés au départ un peu en amateur, avec l'aide des grands syndicats de salariés, ces fonds se sont progressivement professionnalisés. Ils se sont organisés ; ils se sont dotés de règles de fonctionnement. Animés par le seul souci de pouvoir assurer les pensions de leurs adhérents, ils ont investi une part croissante de leurs actifs en Bourse. Avec les mutual funds et les sociétés d'assurances, et au total leurs 10 000 milliards de dollars, ils en sont les principaux acteurs. Ces « zinzins » sont devenus les vrais propriétaires du capital américain, des entreprises « made in USA ».


Table des matières

Introduction7
Chapitre 1 : CAPITALISME CONTRE CAPITALISME : 1-017
Le marché ou les guichets ? - La mutation américaine - Place des "instividuels" - Un capitalisme "zinzin" - Le réveil des propriétaires - Les "maîtres du monde" - La victoire du capitalisme anglo-saxon 
 
Chapitre 2 : LE RECUL DU MODELE RHENAN (SUITE)55
"Hausbank" über alles - Les craquements de la banque maison - La fureur boursière - Les konzerns saisis par le "Denglish" - Les banques piégées par les marchés - Une résistance armée - La crise de l'archipel nippon - Des licenciements au pays de l'emploi à vie - Un choc de générations 
 
Chapitre 3 : LA DEMI-REVOLUTION FRANCAISE95
L'ancien régime - Le bonheur est dans le prêt - L'Etat, maître absolu - La crise du capitalisme d'Etat - Les trois "Big Bangs" - Les privatisations, une promotion du marché - L'euro, une autre bombe - Bye-bye, les copains 
 
Chapitre 4 : DE NOUVEAUX HEROS131
La fête du marché - L'Etat et la famille en Bourse - Les entreprises à la cote - Métier : fabricant de capital - L'envol des "start-ups" - Plus d'actionnaires que de fonctionnaires - Les trois clés de la séduction - L'illusoire petit porteur - Les salariés au casino - Prends l'oseille et tais-toi 
 
Chapitre 5 : UN CAPITALISME SANS CAPITAL171
La France, un puits d'épargne - L'Etat glouton - Des "zinzins" sans actions - Les idées du duo DSK-DK - Les fonctionnaires capitalisent - L'exception française - L'OPA, l'offensive patrimoniale américaine - Pour vivre heureux, vivons couchés 
 
Chapitre 6 : L'ACTIONNAIRE, LE ROI203
La monarchie à l'agonie - Les trois fronts de la résistance - Une cuisine bourgeoise - La fin des parrains - La mort du secret - Le salaire du chef, un tabou toujours - La valeur n'attend pas... - La dictature du ROE et ses effets - Les folies du roi 
 
Chapitre 7 : LE MATCH CONTINUE245
La France, nation prolétaire - Le "fordisme" se meurt - Capital, vous avez dit capital ? - Pour un actionnariat collectif - Un premier petit "zinzin" - Un nouvel "Etat du lieu" 
 
Conclusion279


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